Une question importante se pose à nous à propos de ce philtre que nous connaissons mieux maintenant: quelle est sa part de responsabilité dans l’apparition de l’amour, sur la nature du lien entre Yseult et Tristan, sur leurs vies et sur leur mort ?
Nous retrouvons dans ce thème majeur de la légende de Tristan et Yseult cette question que s’est posée l’Homme de tout temps :
qu’en est-il du destin et du libre arbitre ?
Qu’en disent-ils ?
Quels éléments de réponse pouvons nous trouver auprès des différents auteurs et, plus récemment, commentateurs de cette légende ?
Destin
Yseult et Tristan avaient déjà ressenti une attirance, lors de leur première rencontre, lorsque Tristan donnait des cours de musique, de harpe, à Yseult
Et le fait qu’Yseult, comprenant qu’il était le meurtrier du Morholt, son oncle, a fini par renoncer à le tuer, témoigne aussi dans ce sens.

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Mais après avoir bu, ensemble, le philtre sur le bateau qui les amène en Cornouailles, c’est un fort désir que ressentent Tristan et Yseult,
une forte attraction l’un pour l’autre.
Cette force irrésistible les conduira à transgresser les règles établies, notamment les vœux d’honneur de Tristan envers son oncle Marc, roi de Cornouailles, et les engagements d’Yseult envers le même roi Marc, qui sera son mari.
Ainsi Tristan exprime que « …. le breuvage …. m’a si bien ravi le coeur et l’esprit que je n’ai plus rien d’autre en tête que le service d’amour »1
Michel Cazenave nous dit que « ….. le philtre, symbole de leur amour, signifie qu’Iseut et Tristan sont à jamais liés et dévolus l’un à l’autre. Voilà la fatalité » 2
Libre-arbitre
Mais le fait qu’ils cherchent à cacher leur liaison, à se sacrifier ou à renoncer à leur bonheur, pour préserver l’harmonie du royaume montre qu’ils sont conscients des conséquences de leurs actes. On peut donc les estimer en partie responsables.
Et déjà, sur le bateau, dans la version de René Louis3 , Yseult aurait été discrètement de connivence avec sa servante Brangien pour boire ce philtre avec Tristan, et non avec le roi Marc. L’auteur, contrairement à Bédier, s’est inspiré de tous les traits des mœurs primitives que recèlent les différents textes écrits avant la civilisation féodale et chevaleresque des XI° et XII° siècles. Yseult est alors une femme celte, plus libre que celles de cette époque du Haut Moyen-Age dans la plupart des pays d’Europe.
Nous en apprenons beaucoup sur le philtre, a posteriori, après l’arrêt de son effet, dans certaines versions.
Selon la version, l’action du philtre est limitée ou illimitée. Dans celle de Béroul, l’effet du philtre dure 3 ans et il est intéressant d’écouter ce que disent
Tristan et Yseult au sortir de ces 3 années.
Le philtre a fait oublier à Tristan la fatigue physique et l’absence de vie chevaleresque ; c’est ce qu’il dit après ces 3 ans, mais sans jamais mettre en balance ce qu’il regrette avec son amour pour Yseult.
Yseult constate également, dans la version de René Louis 3, que « le sortilège vient de prendre fin. Notre amour demeure, comme tu le dis, plus fort que jamais, mais il a cessé d’être une contrainte magique, une force extérieure à nous, invincible et fatale. Nous allons nous aimer maintenant comme les autres hommes et les autres femmes depuis que le monde est monde … »
Et Tristan lui répond « Tu as compris comme moi ma belle amie, que notre vie allait changer …. Il nous faudra décider nous-même de notre sort… »
Or, d’après Claude Sahel 4, ce qui s’oppose à leur vie antérieure, « c’est le « monde civilisé, féodal, qui circonscrit la forêt, lieu sauvage qui les a abrités jusqu’ici. Ce monde civilisé, ce n’est pas la simple « culture » opposée à la « nature », c’est très précisément la classe sociale d’appartenance de nos héros, à savoir la noblesse et la chevalerie. C’est d’abord simplement le savoir de cette appartenance à leur classe sociale qui a été occulté par le philtre. Ils en ont le savoir clair quand ses effets se dissipent et c’est pour eux un événement psychologique nouveau et bouleversant, on entend même Tristan envisager de gagner sa vie.
Le philtre a donc joué, en plus de celui de l’introduction brutale à l’amour absolu, le rôle de révélateur de la distinction entre l’ordre social « ordinaire » et l’extraordinaire de leur amour. »
Il nous dit aussi que « les amants perçoivent leur état comme indépendant de leur volonté, certes, mais comme lieu de leur désir, et c’est là la certitude, qu’ils tiennent de l’expérience de leur rencontre ; et nous savons que ce désir , ils en feront une « raison » »
Symbolique
On pourrait maintenant estimer que le destin explique la naissance de leur amour et que le libre-arbitre explique la manière dont il vivent cet amour .
Mais il nous paraît intéressant, avant d’arriver à cette conclusion, de considérer aussi une troisième composante, symbolique celle-ci.
Pour Claude Sahel, et pour moi, la relation amoureuse, telle que l’illustrent Tristan et Yseult est « dans son principe et sa nature intrinsèque absolument différente de ce qui peut constituer l’universalité des rapports humains travaillés par la banalité psychologique de l’ordinaire social. Celle-ci est figurée dans cette légende par l’appareil narratif du philtre et de sa durée limitée/illimitée »
« En ne limitant pas l’effet du philtre, Thomas signifie que la charge d’extraordinaire impulsée par le « boire herbé » est d’efficience moins physique que métaphysique, ou, si l’on veut, symbolique … Alors le temps, long ou court, n’ajoute ni ne retranche rien à l’amour, parce qu’il n’a rien à voir avec lui »
Ainsi l’élément « philtre » qualifie la relation amoureuse au sens propre et non une forme d’amour nécessairement éphémère parce qu’excessive »4
Alors que les critiques contemporains disent que « le rapport de Tristan à Yseult est passionné, pour préserver l’amour « sérieux », quitte à en reconnaître l’ennui, du moment qu’il se laisse intégrer dans la structure des rapports sociaux »5
Michel Cazenave6 estime que « Son action physique est nulle… son rôle est avant tout de symbolisme spirituel…. Son emploi est impérieusement commandé par les aventures antérieures »
Alors que pour Béroul le philtre provoque l’union des corps , ce qui permet de leur prêter un amour pur, innocent, Tristan disant à un moment de faiblesse, « pour mon malheur je l’ai bu »
Lorsque Tristan et Yseult entrent dans la forêt, temple d’amour gouverné par la figure de la Mère, le philtre n’est plus actif, car cela fait plus de trois ans qu’ils l’ont bu. » Ils entrent alors dans un nouveau gain de conscience, ils se distancient de l‘archétype, tout en continuant à le vivre. Il leur devient possible de se séparer et de vivre des mois sans se rencontrer »
« Le lovendrinc a introduit Tristan et Yseult au versant spirituel du domaine archétype et leur a permis, en aidant à se révéler une première notion du Soi (l’impersonnalité divine qui les fonde en personnes), de s’assurer un destin qui les mène désormais sur les voies réunies de leur individuation…. Avec la notion d’une irresponsabilité métaphysique qui n’est rien que le revers de la création de l’âme.
On peut aussi bien parler de fatum (destin inéluctable auquel est soumise toute chose ) que de liberté supérieure »
Et la transcendance de leur amour, dans l’interprétation de leur mort conjointe, va nettement dans ce sens.

Et pour nous aujourd’hui ?
Le philtre ne symbolise-t-il-pas ce qui est tant attendu par la plupart des humains : être sûr.e d’être aimé.e par qui l’on aime ….pour la vie et au-delà
…..quelles que soient les épreuves. Ainsi cette légende traverse les siècles.
Et elle nous permet, aujourd’hui encore, à travers ce que vivent Tristan et Yseult et ce qu’ils en apprennent, de nous approcher du masculin et du féminin de notre âme. Ainsi les archétypes* de l’Anima et de l’Animus nous guident dans notre individuation, vers le Soi*
Quelques références
- CAZENAVE Michel
Le philtre et l’amour La légende de Tristan et Iseut
Librairie José Corti 1969 ↩︎ - CAZENAVE Michel
Le philtre et l’amour La légende de Tristan et Iseut
Librairie José Corti 1969 ↩︎ - René Louis
Tristan et Iseult
Le livre de poche, 1972 ↩︎ - Claude Sahel
Esthétique de l’amour – Tristan et Iseult
L’Harmattan, 1999, pp 156-162 ↩︎ - Claude Sahel
Esthétique de l’amour – Tristan et Iseult
L’Harmattan, 1999, pp 249-250 ↩︎ - Michel CAZENAVE
La subversion de l’âme
Mythanalyse de l’histoire de Tristan et Iseut
SEGHERS, L’Esprit jungien 1981, p 193 ↩︎